Nous discutons de Casus Belli v4 dans l'épisode du mois de décembre de Radio Rôliste. J'ai depuis eu le temps d'en lire une grande partie et j'en reviens à ma première impression : enthousiaste.
A. D'abord, un historique de ma relation à la presse rôliste.
A la fin des années 1980 et au début des années 1990, comme beaucoup de rôlistes à l'époque, je dévore tous les magazines que je peux m'offrir. Mon premier s'appelle Graal, je lis quelques Chroniques d'outre-monde avec intérêt, manque Dragon radieux (pas assez de sous) et, au final, m'abonne à Dragon Magazine (tant qu'il dure) et surtout à Casus Belli.
Ce dernier est le magazine le plus pérenne et, des années durant, je reçois ma petite injection de bonheur en le découvrant dans le courrier. Je n'aime ou ne comprends pas toujours tout, mais je lis chaque numéro de A à Z (dans le désordre), y compris les passages sur les grandeur natures et wargames, des loisirs que je ne pratique pas.
Au fil des ans, j'envoie de nombreux courriers à la rédaction, surtout des propositions de scénarios (une dizaine de scénarios envoyés spontanément de mémoire), et je suis chagriné de ne jamais recevoir d'accusé de réception. J'espère des commentaires, même négatifs, des conseils, de l'encouragement, mais rien ne vient. Si je regrette ce manque de disponibilité de la rédaction de Casus Belli à l'époque pour répondre à des courriers non-sollicités, l'écriture d'un scénario impliquant une somme d'efforts plus grande que celle, par exemple, d'une candidature à un emploi, je la comprends. Je suppose la rédaction à la fois submergée par l'attention des lecteurs et désireuse elle-même de placer ses créations dans un marché de niche pré-Internet. Pour ceux qui s'efforcent de faire du jeu leur "day job", il faut abattre une quantité énorme de travail créatif, et l'écouler le plus possible. Déjà à l'époque, l'offre est bien supérieure à la demande dans ce marché de l'imagination.
De mon côté, ce silence, bien que frustrant, a des vertus. Il m'apprend à toujours remettre sur le métier mon œuvre sans râler et me pousse à progresser. C'est cet échec à entrer en communication avec l'équipe de mon magazine préféré, spécifiquement, qui contribue à améliorer mon "éthique créative". Les Faiseurs d'univers, l'association des fans du jeu Thoan, ont pour certains eu l'occasion de lire le supplément Le Monde de l'Opéra, un de ceux que j'ai écrits mais pas publiés pour le jeu. C'était initialement un simple scénario envoyé à Casus Belli (à côté de scénarios pour des jeux plus classiques), et il est devenu beaucoup plus profond par la suite. Revus et améliorés, d'autres scénarios sont par la suite publiés dans Backstab (cf ci-dessous).
Les années passant, j'ai le plaisir d'entrer en contact avec Michaël Croitoriu qui, au côté de Tower, PA et toute la bande, anime alors les Chroniques de l'imaginaire sur une petite station de radio de l'Ouest parisien. Je repense avec nostalgie à ces instants où je captais des bribes à travers l'éther. Par l'intermédiaire de Michaël, je fais la connaissance de Léonidas Vesperini, co-auteur de Thoan. Je reste reconnaissant à tous deux de m'avoir offert cette opportunité d'apporter ma pierre à l'édifice rôlistique. De fil en aiguille, je participe à des projets et connais les joies de la publication. Je rejoins, d'abord en tant qu'auteur d'enquête/critique/scénariste, la rédaction de Backstab, un magazine concurrent de Casus Belli. Casus Belli v1 est publié par Excelsior Publications et met en avant les produits de sa filiale (ou division, je ne sais pas) Jeux Descartes. Backstab est publié par... ça dépend de l'année. Mais le magazine est le produit d'une association de plusieurs parties, dont Halloween Concept, un autre éditeur de jeux, qui finit par reprendre le titre complètement.
Outre les considérations marketing, les deux magazines ont chacun un ton différent. Backstab, le challenger, opte pour celui du mauvais garçon. Comme Casus Belli, il connaît ses hauts et ses bas. Dans ses pages sont publiés, lorsque je suis rédacteur en chef (2002-2005) comme à l'époque de mes quatre prédécesseurs (les très estimés Benoît Clerc, Croc, Julien Blondel et Patrick Renault), des petits bijoux comme des trucs très oubliables, grâce à des auteurs et des illustrateurs de grand talent, dont certains n'ont pas fini de faire parler d'eux (un exemple au pif, Johan Scipion). Le déclin du lectorat rôliste frappe cependant le magazine, quelques années après la fin de Casus v1. Je suis reconnaissant d'avoir pu participer à cette aventure, qui se termine avec un goût d'inachevé : le lancement d'un magazine successeur, Fantasy.rpg, qui n'a pas le temps de prouver sa valeur, l'éditeur coulant alors que le n°2 est sur le point d'être publié. Je ne sais pas si Fantasy.rpg aurait pu trouver sa place dans le paysage, mais cela valait le coup d'essayer.
Pourquoi ? Parce que la crise de la presse n'est pas propre au milieu du jeu de rôle. Elle relève d'une mutation numérique qui dépasse le simple abandon de l'effet de mode des jeux de rôle sur table. Depuis des années, les éditeurs de contenu, coincés sur une "plateforme en feu", cherchent à construire un pont vers un futur où, à titre personnel et à titre capitalistique, ils font encore partie du paysage. A l'ère du numérique, l'offre de contenus croît plus vite que la demande, et ils ne sont plus diffusés en silos hermétiques. Si je veux publier un scénario, je peux le mettre sur un blog ou sur la Scénariothèque - et ne m'opposez pas la loi de Sturgeon ; l'intelligence n'est pas une qualité rare chez les rôlistes.
Pour en revenir aux scénarios, entre fin 2002 et le printemps 2005, ils disparaissent de Backstab (à mon grand chagrin). L'idée est que le public rôliste est dispersé entre trop de jeux, qu'il peut trouver ses scénarios sur Internet et que, pour répondre au plus grand nombre, il faut lui fournir autre chose, explorer le monde avec un regard rôliste et un accès backstage. Je me demande encore s'il est pertinent de proposer des scénarios dans un magazine de jeu de rôle.
La réponse est oui, bien entendu. Oui il faut des scénarios, parce que c'est ce que nous vivons, nous les rôlistes. Les aventures définissent et accompagnent notre pratique du loisir. Celles dans Casus Belli v4 doivent servir d'exemple pour une génération.
Je m'égare... Je reviens sur ma perception des différentes versions de Casus Belli :
- V1 (canal historique) : attachement adolescent et donc particulièrement puissant ; le magazine accompagne une partie de la jeunesse de nombreux francophones et devient plus qu'un titre, une marque implantée dans la psyché d'une génération ;
- V2 : jouant sur cette marque, une ligne éditoriale originale mais dans laquelle je ne me retrouve pas ; je n'accroche pas non plus au graphisme (*) ;
- V3 : une aventure courte mais valeureuse et qui a eu le mérite de mener à la V4
- V4 : j'y viens...
(*) C'est une question de goût et de personnalité, et le jugement général s'accommode d'exceptions spécifiques. Lisez si vous avez le temps cette analyse sur les entreprises et dites-moi si vous êtes d'accord pour dire que V2 reflétait une vision marketing (référence : Apple) ou si vous préférez penser que c'était une vision à base d'idées (référence : Google). Et si vous avez suivi jusque là, comment qualifieriez-vous la V4 à travers ce prisme d'analyse ?
B. Quelques réflexions sur Casus Belli #1 (novembre-décembre 2011)
256 pages, 9,50€
1. Distribution : ciao les kiosques
- Abandon de la diffusion en librairies. Disponible en boutiques spécialisées et par correspondance. Les quantités vendues sont moindres, mais les invendus le sont encore plus. Gestion moins risquée et moins lourde + meilleure connaissance des clients.
- Existe en PDF. De nos jours c'est plus qu'impératif, mais c'est juste la base.
- A Black Book Editions de mener sa veille techno-économique permanente. Les lignes de front bougent très vite et il faudra s'adapter. Apple, Kindle, Google, GIE e-presse, etc... Je ne dis pas qu'il faut prendre un de ces partis mais, de nos jours, toute entreprise de presse doit regarder ce qui ce passe avec attention et recul. Pour ne pas dépendre des nouveaux maîtres des tubes marketing, il faut construire sa communauté et se placer au cœur du paysage rôliste, ce qui implique de dialoguer avec tout le monde.
2. Réalisation : format mook
- La référence à IGmag est excellente à plus d'un titre. Le sérieux de la forme va de pair avec le sérieux du fond. Le verbiage et le remplissage caractérisent trop souvent la presse vidéo-ludique française. Les lecteurs sont intelligents et éduqués, on peut s'adresser à eux presque comme à des professionnels. Le modèle (contenu, pas contenant) est britannique : Edge Magazine.
- C'est l'anti-DXP (revue de jeu qui avait expérimenté le format "presse quotidienne"). Arrête de caresser ce papier glacé, Cyril. (Je parie que les Men in Black caressent beaucoup leurs exemplaires aussi. Combien de fois par jour ? Par heure ?!)
3. Contenu : du vieux, du neuf et du beau
- Le magazine reprend pour l'essentiel de vieilles recettes au niveau du contenu, tout en choisissant une approche plus contemporaine pour le contenant. A voir dans les numéros à venir s'il tiendra le pari du "critique + aide de jeu/itw + scénario"... Je ne sais pas si c'est l'objectif, mais j'aimerais bien dans la mesure où l'aide de jeu et le scénario complémentent admirablement une critique.
- Le magazine est bien tenu. Chemin de fer bien organisé. Ergonomique, pas de fioritures ni d'espace gâché pour y ranger de l'ego.
- Manque de relecture parfois scandaleux. Même si un article a été relu, il faut vérifier sur épreuve papier que la bonne version a bien été utilisée. Oui, c'est toi que je regarde, Damien C., dont les "réflexions rôlistes" par ailleurs très pertinentes réveillent l'ire de mon grammar nazi intérieur. :)
- Les illustrations originales sont réussies. J'ai beaucoup apprécié celle avec les "néo-Incorrigibles" page 231. L'humour est une des clés du succès, bravo de parvenir à faire des clins d’œil tout en parlant à tout le monde.
- Dans les critiques de jeux, j'apprécie la nuance apportée par le second avis parfois exprimé ainsi que la clarté du format "j'aime, j'aime pas". Lorsqu'on crée une rubrique de critiques, la question centrale qui revient est celle de l'adoption ou non d'un système de notes. C'est comme pour les enfants dans les écoles, les deux systèmes (notes ou pas notes) ont leurs mérites et leurs défauts. Casus Belli choisit de ne pas noter. Dans un marché où la classification version non publiée / version publiée se dissout dans un processus évolutif constant et où des publics très différents sont visés, ce choix paraît sensé. J'aurais aimé un retour des crapougnats ou bien un petit camembert ludiste/narrativiste/simulationniste pour situer le jeu critiqué dans le paysage. Et j'aimerais aussi une explication du périmètre des critiques. Casus Belli reçoit, je suppose, des services de presse et critique une partie de ces produits. Comment le choix des produits critiqués est-il fait ? Qu'est-ce qui relève du jeu de rôle mais est écarté du champ des critiques ?
- Le dosage de la partie critique ne m'a pas choqué. Le nombre de pages consacré aux jeux vidéo dépend aussi de la stratégie commerciale. Vendre de la publicité est un métier à part entière et j'espère que les Men in Black ont une vision juste des potentialités du magazine en la matière. Je me demande s'il n'y a pas lieu d'aller chercher un public qui apprécie la créativité des petits jeux vidéo indépendants, puisqu'à ma connaissance il manque un organe de presse sur ce créneau précis. Skyrim a sa place en 2011 dans un magazine de jeu de rôle, mais je peux me renseigner beaucoup plus vite sur le sujet sur Internet.
- Les scénarios en noir et blanc ne sont qu'un exemple de la reprise de codes existants dans le milieu. Je n'ai pour l'instant lu que les scénarios Mississipi et L'Appel de Cthulhu, que j'ai tous deux savouré (celui avec ce bon vieux Nyarlathotep en particulier). Les pitchs des autres scénarios m'ont moins intéressé, je les lirai plus tard. Je n'ai pas trouvé sur le site de Black Book Editions de contenu additionnel (plans au format original à imprimer, ce genre de choses). Sur le forum ou le site, pourquoi pas peut-être mettre en place un espace pour mettre les discussions et compte-rendus de parties consacrés à ces scénarios ?
- Jeu Chroniques Oubliées : je n'ai pas lu car je ne pense pas être le public, mais j'apprécie énormément qu'un effort soit fait dans le magazine pour proposer du contenu pour l'initiation ; ces 38 pages permettront je l'espère au magazine de circuler dans les collèges et lycées, comme avait pu le faire à mon époque Terres de Légendes, jeu au format Gallimard (livre-dont-vous-êtes-le-héros).
- Partie magazine : ouahou il y a quelques perles. L'entretien avec François Marcela-Froideval et la présentation du D&D de Maraninchi, ainsi que les réflexions de Damien Coltice... Même l'énième interview de Peter Adkison par Léonidas Vesperini (sérieux, Léo, c'est la quantième fois ?), que je redoutais un peu, a su m'intéresser.
La suite en janvier ?
J'ai lu en premier ce qui m'intéressait le plus. Il me reste beaucoup, en attendant le numéro 2... Que j'espère recevoir par courrier puisque je compte bien m'abonner. Longue vie à cette nouvelle mouture de Casus Belli !
Le journalisme peut-il aider à réinventer la démocratie ?
Un débat s'est tenu sur ce thème le 9 décembre 2011 au Celsa, à l'occasion du trentième anniversaire de la section journalisme de cette école des métiers de l'information et de la communication.
Michel Boyon, président du Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) ainsi que du conseil d'administration du Celsa, note que la démocratie française est médiatisée, avec ce que ça implique de goût pour l'immédiateté et la petite phrase.
Il exhorte les étudiants à rechercher la rigueur de l'information, citant en exemple la "reprise par deux chaînes nationales, lors de manifestations en Guadeloupe en 2009, d'images montrant des policiers qui tirent ; images en fait récupérées sur le net et provenant en réalité de Madagascar".
Voici quelques unes des idées fortes exprimées dans la suite du débat :
- le journalisme forme les croyances, fonction essentielle pour la démocratie, système fondé sur l'incertitude ;
- face à la compétition numérique, l'arme principale du journaliste est son sérieux ;
- il faut avant tout recouper les informations ;
- le souci est peut-être autant local (manque d'indépendance) que global ;
- les journalistes doivent tenir une conversation avec les consommateurs de contenu - citoyens, et ce alors qu'Internet n'est pas la panacée démocratique ;
- nous vivons une période de transition où un modèle reste à inventer.
1. "La société démocratique est, fondamentalement, livrée à l'incertitude."
Myriam Revault d'Allonnes, philosophe, définit la démocratie comme une "forme de société, une expérience, un horizon de sens" qui englobe à la fois "pratiques de pouvoir" et "expériences subjectives".
La caractéristique fondamentale de la démocratie est le doute : "l'expérience démocratique moderne est habitée par le doute et l'insatisfaction". En conséquence, le débat public est une notion cruciale.
Ce débat engage une opinion publique tiraillée entre la volonté de "penser par soi-même" et le "mouvement d'alignement sur l'opinion commune".
M.R.d'A. invoque Tocqueville, qui s'interrogeait sur la source des croyances dans une société mouvante. En démocratie, on répugne à reconnaître en quiconque une grandeur. Conséquence : "la tyrannie du nombre fait autorité et accrédite les croyances."
On comprend ainsi que démocratie et journalisme vont de pair.
2. Le sérieux de l'information face à Internet
Christophe Barbier, directeur de la rédaction de l'Express, est le premier à mentionner Internet, qui ne figure pas dans le titre du débat mais dont les mutations qu'il impose à l'économie de l'information ne peuvent être esquivées. Ses travers, connus, sont les "dictatures de la transparence et de la rapidité" : il faut publier le plus vite possible.
La règle suprême, cependant, doit demeurer celle du sérieux de l'information. C.B. cite comme exemple une enquête menée par la rédaction de l'Express suite à la publication d'une fausse note de renseignement.
La première contribution du journaliste, donc, est celle de la vérité, "factuelle" comme "de caractère". Le journaliste, dont l'article est commenté sur Internet, en vient à organiser la controverse avec cette interactivité du réseau.
3. De la modestie et des faits
Bérengère Bonte est journaliste à Europe 1. Pour elle, imaginer que le journalisme doit réinventer la démocratie est "présomptueux" et c'est une attitude qui a "plombé le métier". Il faut "de l'humilité" et revenir à l'essentiel : "livrer des faits" et les "recouper" (règle n°1 face au syndrome du copier-coller).
Elle ne nie cependant pas que la démocratie est imparfaite. Elle cite un passage de son livre Dans le secret du conseil des ministres, évoquant la façon dont Gérard Longuet s'est fait renvoyer "dans ses cordes" par Nicolas Sarkozy lorsqu'il a tenté par deux fois d'exprimer une opinion négative à propos de la prime "contre les dividendes" du printemps. C'était pour elle une démonstration qu'"il n'y a pas de débat politique au sein même du pouvoir".
4. Face au manque d'indépendance, le besoin de vigilance
Roland Cayrol, conseiller du CSA, est un ancien sondeur. Il évoque le classement des professions les plus déconsidérées, au fond duquel journalistes et hommes politiques côtoient prostituées et banquiers. Les personnes sondées reconnaissent des qualités aux journalistes : ils sont "compétents, intelligents et courageux". Mais "ils manquent d'indépendance".
R.C. exhorte le public : ''soyons vigilants, sourcilleux, ayons le réflexe citoyen". Il cite en exemple ses soupçons sur le supplément "M" du Monde, disant qu'il "se pose des questions".
Pour R.C., la qualité de l'information baisse. La preuve en est qu'on parle de "mode du fact-checking" : "les pure players découvrent le concept".
5. La réalité inquiétante d'Internet : les gens ne vont pas y chercher des remises en question
Stephen Shepard dirige une école new-yorkaise de journalisme partenaire du Celsa.
En ce qui concerne le manque d'indépendance du journalisme, il évoque le mouvement américain pour la "news literacy", avec des professeurs qui enseignent à consommer des médias avec un esprit critique.
Il exprime l'idée que les problèmes démocratiques sont encore plus évidents aux États-Unis mais juge "absurde" de vouloir "réinventer la démocratie". En revanche, il se dit convaincu que "le journalisme est en train d'être réinventé". L'ancien rôle, celui de "gatekeeper" de l'information, est révolu. Le produit du journalisme est remplacé par un processus de journalisme, avec une conversation entre producteurs et consommateurs de contenu. "La rue est désormais à deux sens" et le journalisme est plus démocratisé.
Pour S.S., Internet est en théorie un outil démocratique, mais la réalité est inquiétante. Les gens vont chercher sur Internet ce qu'ils croient déjà, ils n'y vont pas pour avoir une conversation.
6. "L'ancien truc est cassé et le nouveau n'est pas encore là."
Un membre du public prend la parole pour citer les résultats d'une étude menée il y a quelques temps par le cabinet Technologia. Il y aurait 37.000 journalistes en France, dont beaucoup ne gagnent pas leur vie. Le modèle qui permettrait de stabiliser les choses n'existe pas encore.
Les années 2010 seront donc encore des années de transition, à la fois dangereuses et excitantes. Il n'est plus possible de fonctionner comme dans le passé. Christophe Barbier, patron de presse à l'agenda chargé, l'admet : "on ne peut plus fonctionner dans un embouteillage, dans un entonnoir, avec des arbitrages". Il imagine un futur journaliste indépendant, se livrant à une activité à son compte tout en traitant avec une rédaction non plus sur la base d'un emploi classique, mais d'un contrat de gré à gré. Sa vision est donc celle d'un journaliste de plus en plus autonome et responsabilisé.
Pour Stephen Shepard, nous ne sommes pas dans un monde où il faut choisir entre vieux et nouveaux médias ; il y a plus de journalisme actuellement qu'avant.
En plein dans le sujet, notons le blog Fil Rouge 2012 que les étudiants en journalisme du Celsa consacrent aux campagnes présidentielle et législative de 2012 [edit: lien mort enlevé].
Michel Boyon, président du Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) ainsi que du conseil d'administration du Celsa, note que la démocratie française est médiatisée, avec ce que ça implique de goût pour l'immédiateté et la petite phrase.
Il exhorte les étudiants à rechercher la rigueur de l'information, citant en exemple la "reprise par deux chaînes nationales, lors de manifestations en Guadeloupe en 2009, d'images montrant des policiers qui tirent ; images en fait récupérées sur le net et provenant en réalité de Madagascar".
Voici quelques unes des idées fortes exprimées dans la suite du débat :
- le journalisme forme les croyances, fonction essentielle pour la démocratie, système fondé sur l'incertitude ;
- face à la compétition numérique, l'arme principale du journaliste est son sérieux ;
- il faut avant tout recouper les informations ;
- le souci est peut-être autant local (manque d'indépendance) que global ;
- les journalistes doivent tenir une conversation avec les consommateurs de contenu - citoyens, et ce alors qu'Internet n'est pas la panacée démocratique ;
- nous vivons une période de transition où un modèle reste à inventer.
1. "La société démocratique est, fondamentalement, livrée à l'incertitude."
Myriam Revault d'Allonnes, philosophe, définit la démocratie comme une "forme de société, une expérience, un horizon de sens" qui englobe à la fois "pratiques de pouvoir" et "expériences subjectives".
La caractéristique fondamentale de la démocratie est le doute : "l'expérience démocratique moderne est habitée par le doute et l'insatisfaction". En conséquence, le débat public est une notion cruciale.
Ce débat engage une opinion publique tiraillée entre la volonté de "penser par soi-même" et le "mouvement d'alignement sur l'opinion commune".
M.R.d'A. invoque Tocqueville, qui s'interrogeait sur la source des croyances dans une société mouvante. En démocratie, on répugne à reconnaître en quiconque une grandeur. Conséquence : "la tyrannie du nombre fait autorité et accrédite les croyances."
On comprend ainsi que démocratie et journalisme vont de pair.
2. Le sérieux de l'information face à Internet
Christophe Barbier, directeur de la rédaction de l'Express, est le premier à mentionner Internet, qui ne figure pas dans le titre du débat mais dont les mutations qu'il impose à l'économie de l'information ne peuvent être esquivées. Ses travers, connus, sont les "dictatures de la transparence et de la rapidité" : il faut publier le plus vite possible.
La règle suprême, cependant, doit demeurer celle du sérieux de l'information. C.B. cite comme exemple une enquête menée par la rédaction de l'Express suite à la publication d'une fausse note de renseignement.
La première contribution du journaliste, donc, est celle de la vérité, "factuelle" comme "de caractère". Le journaliste, dont l'article est commenté sur Internet, en vient à organiser la controverse avec cette interactivité du réseau.
3. De la modestie et des faits
Bérengère Bonte est journaliste à Europe 1. Pour elle, imaginer que le journalisme doit réinventer la démocratie est "présomptueux" et c'est une attitude qui a "plombé le métier". Il faut "de l'humilité" et revenir à l'essentiel : "livrer des faits" et les "recouper" (règle n°1 face au syndrome du copier-coller).
Elle ne nie cependant pas que la démocratie est imparfaite. Elle cite un passage de son livre Dans le secret du conseil des ministres, évoquant la façon dont Gérard Longuet s'est fait renvoyer "dans ses cordes" par Nicolas Sarkozy lorsqu'il a tenté par deux fois d'exprimer une opinion négative à propos de la prime "contre les dividendes" du printemps. C'était pour elle une démonstration qu'"il n'y a pas de débat politique au sein même du pouvoir".
4. Face au manque d'indépendance, le besoin de vigilance
Roland Cayrol, conseiller du CSA, est un ancien sondeur. Il évoque le classement des professions les plus déconsidérées, au fond duquel journalistes et hommes politiques côtoient prostituées et banquiers. Les personnes sondées reconnaissent des qualités aux journalistes : ils sont "compétents, intelligents et courageux". Mais "ils manquent d'indépendance".
R.C. exhorte le public : ''soyons vigilants, sourcilleux, ayons le réflexe citoyen". Il cite en exemple ses soupçons sur le supplément "M" du Monde, disant qu'il "se pose des questions".
Pour R.C., la qualité de l'information baisse. La preuve en est qu'on parle de "mode du fact-checking" : "les pure players découvrent le concept".
5. La réalité inquiétante d'Internet : les gens ne vont pas y chercher des remises en question
Stephen Shepard dirige une école new-yorkaise de journalisme partenaire du Celsa.
En ce qui concerne le manque d'indépendance du journalisme, il évoque le mouvement américain pour la "news literacy", avec des professeurs qui enseignent à consommer des médias avec un esprit critique.
Il exprime l'idée que les problèmes démocratiques sont encore plus évidents aux États-Unis mais juge "absurde" de vouloir "réinventer la démocratie". En revanche, il se dit convaincu que "le journalisme est en train d'être réinventé". L'ancien rôle, celui de "gatekeeper" de l'information, est révolu. Le produit du journalisme est remplacé par un processus de journalisme, avec une conversation entre producteurs et consommateurs de contenu. "La rue est désormais à deux sens" et le journalisme est plus démocratisé.
Pour S.S., Internet est en théorie un outil démocratique, mais la réalité est inquiétante. Les gens vont chercher sur Internet ce qu'ils croient déjà, ils n'y vont pas pour avoir une conversation.
6. "L'ancien truc est cassé et le nouveau n'est pas encore là."
Un membre du public prend la parole pour citer les résultats d'une étude menée il y a quelques temps par le cabinet Technologia. Il y aurait 37.000 journalistes en France, dont beaucoup ne gagnent pas leur vie. Le modèle qui permettrait de stabiliser les choses n'existe pas encore.
Les années 2010 seront donc encore des années de transition, à la fois dangereuses et excitantes. Il n'est plus possible de fonctionner comme dans le passé. Christophe Barbier, patron de presse à l'agenda chargé, l'admet : "on ne peut plus fonctionner dans un embouteillage, dans un entonnoir, avec des arbitrages". Il imagine un futur journaliste indépendant, se livrant à une activité à son compte tout en traitant avec une rédaction non plus sur la base d'un emploi classique, mais d'un contrat de gré à gré. Sa vision est donc celle d'un journaliste de plus en plus autonome et responsabilisé.
Pour Stephen Shepard, nous ne sommes pas dans un monde où il faut choisir entre vieux et nouveaux médias ; il y a plus de journalisme actuellement qu'avant.
En plein dans le sujet, notons le blog Fil Rouge 2012 que les étudiants en journalisme du Celsa consacrent aux campagnes présidentielle et législative de 2012 [edit: lien mort enlevé].
Légitimation ou délégitimation des figures du pouvoir
Un débat sur ce thème a eu lieu lundi 21 novembre au Celsa, école des métiers de l'information et de la communication dépendant de la Sorbonne. Le compte-rendu décousu qui suit ne prétend ni à l’exhaustivité ni à la reproduction texto des propos tenus ; les commentaires et corrections de points sont bienvenus.
Pour Jean-Pierre Beaudouin, l’animateur, le thème s’est imposé comme une “évidence”. A titre personnel, je pense qu’on peut pointer du doigt à la fois l’actualité française (scandales politiques) et internationale (scandales économiques).
Michèle Cotta (représentante du monde des médias)
La journaliste politique considère qu’il y a en ce moment un jeu de massacre, en grande partie mené par la presse, qui concerne le pouvoir en place comme l’opposition. Les meneurs de ce jeu ont changé : “Auparavant, on trouvait l’information le matin à la radio et l’après-midi dans Le Monde. Maintenant, on la trouve le matin dans Mediapart, puis dans les éditoriaux, puis dans Le Monde.” Or la presse électronique, pour M.C., bénéficie de plus de contacts, mais ne vérifie pas assez ses sources.
Délégitimation dans les entreprises ?
La revendication d’égalité ne touche pas les capitaines d’industrie. La légitimation oligarchique et héréditaire, nulle en politique, est très importante dans l’économie. (Des héritiers-dirigeants sont cités en exemples.)
“Arrivons-nous au bout de la démocratie ?” Michèle Cotta confesse que, par le passé, elle imaginait l’avènement des experts. Ce n’est pas du tout arrivé : au contraire, chacun veut avoir son mot à dire, y compris sur ce qu’il ne connaît pas. Il y a 40 ans, à la rédaction de L’Express, M. C. ne tenait pas compte des lettres de lecteurs, “des dingos”. De nos jours, les sites web leur offrent des tribunes et les réactions du lectorat font l’objet de débats internes.
“Nous avons sous-estimé le pouvoir d’Internet : il y a une déstructuration de notre mode de vie.”
“Il y a une crise de la démocratie. Le mythe de la démocratie directe est ravageur pour la démocratie représentative.”
Comment faire face à cette crise de légitimité ?
“Tout dépend du niveau de vie.” M.C. pense que la grande remise en cause de la légitimité des figures du pouvoir découle d’un abaissement du niveau de vie. Si un transfert de richesse de l’Europe vers ailleurs se produit, elle est pessimiste sur la légitimité future de ses dirigeants.
Xavier Huillard (représentant du monde des entreprises)
Délégitimation dans les entreprises ?
Le PDG de Vinci, un groupe qui vit des dépenses publiques, s’est concentré sur la (dé)légitimation des figures du pouvoir économique. Il y a pour lui une “crise de confiance” qui n’exclut pas une certaine schizophrénie, les Français soutenant leur employeur tout en étant prompts à dénigrer l’entreprise d’en face. Par ailleurs, “tout le monde touche à tout et donc il y a une délégitimation de tout le monde.” Ainsi, tandis que le monde associatif adopte des règles issues du monde économique (entrepreneuriat social), la “porosité entre les sphères du pouvoir” se traduit par des épisodes comme celui de la “prime à mille euros”, alors qu’il juge les hommes politiques illégitimes sur ce terrain.
Il refuse une confusion des genres, donc, mais invoque les mânes de Ford et consorts pour rappeler que l’entreprise, historiquement et par vocation, appartient à plus que juste ses actionnaires, même si seuls ceux-ci peuvent voter. En fait, les “écosystèmes” dans lesquels évoluent les dirigeants sont devenus si complexes que l’énergie de ceux-ci est dépensée à les comprendre au lieu de construire du sens, de l’utilité publique pour les entreprises.
Ses recommandations :
- les entreprises doivent communiquer sur leur projet ;
- on ne peut pas tout diriger du sommet, il faut promouvoir l’autonomie.
X.H. promeut la transparence comme antidote contre le risque de prise de grosse tête des dirigeants (“je suis un génie”). Mais il se méfie aussi des risques liés au fait de s’exposer. Sa règle de conduite est de jouer la transparence de base sur tout, et de procéder par exceptions raisonnées.
Comment faire face à cette crise de légitimité ?
Une bonne organisation, c’est de la cohérence, de l’autorité et de la responsabilité.
“Il y a un développement irréversible des partenariats public / privé”, explique le patron d’un des plus grands groupes mondiaux de bâtiments - travaux publics : “Il faut mener une réflexion sur le partage du pouvoir, sur la légitimité, et éviter la nostalgie du passé sur le partage des rôles.”
Raymond Soubie (représentant de la sphère politique)
Cet ancien conseiller de Nicolas Sarkozy rappelle que “la légitimité, c’est la conformité à l’ordre des règles préétablies”. De ce côté-là, “pas de problème : le pouvoir respecte les règles”. En revanche, il diagnostique une perte de reconnaissance des institutions politiques et d’entreprise. Le problème est pour lui cette absence de reconnaissance. “Les Français considèrent qu’ils ne croient plus au projet politique et aux entreprises.”
Par ailleurs, “les enquêtes montrent qu’il y a dans le management une impression de solitude, du désarroi, une déconnexion face à la complexité des systèmes où on se perd”.
C’est la même chose en politique. Il y a un décalage entre les promesses que les hommes politiques font pour être élus et la portée de leurs responsabilités. Les hommes politiques, en soulevant ces attentes, “creusent la tombe de leur délégitimation”.
Or, avec Internet, “n’importe qui peut dire n’importe quoi. Tout le monde est sur le même plan. Tous les coups tordus sont possibles, et l’homme politique court après les rumeurs.”
En conséquence, il y a deux sortes de transparence. La bonne, c’est la déclaration d’intérêts des responsables. La mauvaise, c’est la transparence absolue.
J.-P.B. tente une synthèse ce que dit R.S. : “Les décisions sont de moins en moins personnelles et le pouvoir de plus en plus solitaire.”
Les recommandations de R.S. :
- Il ne faut pas de contestation trop forte du système.
- Il faut permettre aux gens de s’exprimer (plutôt que de faire ce qu’ils disent).
“Le jeu de la démocratie est mortel pour celui qui s’y livre.” R.S. adopte la posture de l’homme politique qui tire une légitimité de l’Histoire plutôt que du peuple : “Je réalise mes objectifs, tant pis si je suis jugé froid. Je serai légitimé après par l’action que je vais mener.”
Comment faire face à cette crise de légitimité ?
R.S. propose d’accomplir quelques actes symboliques pour les valeurs affichées et de donner la parole aux gens pour qu’ils s’expriment.
Simon Goldsworthy (représentant du monde universitaire)
Ce professeur en relations publiques à l’université de Westminster a mis un bémol aux charges contre les médias et a appelé les figures du pouvoir à avoir le cuir un peu plus dur : “Les hommes politiques ne sont pas les derniers à lancer des rumeurs, ce ne sont pas des victimes.” D’ailleurs, “qui vit par l’épée meurt par l’épée” : en choisissant par exemple d’exposer sa famille, on en fait un objet médiatique valable.
Les relations presse (RP) ont, ironiquement, un problème d’image. Mais les gens détestent Ryanair tout en devenant massivement ses clients. L’industrie des RP emploie beaucoup plus de monde que les médias et fournit la majorité du contenu médiatique. Tout le monde utilise les relations presse, y compris les organisations non-gouvernementales.
S.G. évoque le manque d’intérêt des jeunes pour la politique. Il mentionne les ressemblances entre les partis politiques, dont les programmes sont passés à la moulinette du marketing. Il mentionne aussi que les problèmes de notre temps n’ont pas fait l’objet de débats publics avec votes, qu’il s’agisse de la façon de répondre au terrorisme, de la guerre en Irak, de la crise financière, etc. “Nous élisons des gens pour leur capacité à répondre aux crises futures. Examiner de près ces hommes est donc légitime.”
Comment faire face à cette crise de légitimité ?
Pessimiste, S.G. cite George Orwell : “If you want a picture of the future, imagine a boot stamping on a human face -forever.” “Ces choses vont continuer à faire partie du paysage.”
Deux questions
Quid de l’exemplarité ?
R.S. Pour l’homme politique, c’est se surveiller pour ne pas se retrouver dans les feuilles de chou. C’est aussi ne pas gagner trop d’argent. Cela se traduit par des gestes symboliques assez forts et assez simples.
M.C. Cette exemplarité est à définir, à border.
S.G. Au Royaume-Uni, les hommes politiques, bien qu’enthousiastes, ressemblent de moins en moins à la majorité de la population, elle-même désengagée en politique.
Un Autrichien installé en France depuis une dizaine d’années, professionnel des relations presse : “La démocratie française n’est plus exemplaire, elle est devenue une oligarchie politique, sans séparation des pouvoirs. L’Allemagne est plus fédéraliste ; il y a beaucoup plus de personnes qui décident. Par exemple, en France, une cinquantaine de personnes ont fait le choix du nucléaire à eux seuls.”
R.S. La classe politique est méritante, elle fait un métier difficile.
M.C. Il faudrait se pencher sur le fonctionnement des institutions, “revoir la pyramide”.
Réflexions
J’ai cru sentir M.C. exprimer un désarroi de voir contestée une élite d’experts. Le monde est certes complexe. Mais ces experts d’une autre génération donnent l’impression d’être dépassés par Internet et par les possibilités d’expression que celui-ci offre à une population beaucoup plus éduquée qu’il y a des décennies, lorsqu’ils firent leurs débuts.
X.H. semblait prendre en compte cette impossibilité à prétendre pouvoir tout faire et tout comprendre tout seul au sein d’”écosystèmes complexes”, d’où son appel à promouvoir l’autonomie des employés au sein de l’entreprise.
En même temps, s’il y a un rejet des figures du pouvoir, ce n’est pas par insoumission stérile des “n’importe qui” et autres “dingos”, mais parce que ces personnages ont failli dans leur expertise. Ils se sont trouvés pris au dépourvu par des phénomènes qui n’ont rien de mystique, comme les crises financières. Le fait que “personne ne comprenait les produits bancaires dérivés” qui ont frappé au coeur la croissance mondiale est-il un argument recevable ? (M.C. a eu un moment “It’s the economy, stupid!”, et le mouvement des “Occupy / 99%” qui symbolise récemment la critique du pouvoir met beaucoup l’accent sur les injustices économiques.) Comment être un expert quand on échoue à ce point ? Quand on est à la fois inefficace et qu’on fait preuve d’un manque d’éthique, “l’expertise” n’est qu’une qualité qu’on s’octroie pour discréditer ses interlocuteurs. Elle devient une sorte d’argument ad hominem, “vous n’êtes pas un expert, donc vous ne devriez pas avoir droit à la parole”.
Pour autant, M.C. fait preuve d’une certaine réflexion critique, en contraste avec l’anti-démocratisme assumé de R.S., dont la plupart des propos m’ont atterré. J’écris cela en 2011 et les mots de R.S. auraient peut-être pu être tenus en d’autres temps par le général de Gaulle, géniteur d’une Ve République taillée pour des hommes cabrés sur leurs convictions plus qu’adeptes des débats constructifs des agoras. Le rôle des processus démocratiques semble plus être pour lui de maintenir la paix sociale, de promouvoir le dialogue comme si on donnait un nougat, que de contribuer aux décisions. A mon sens, cela relève d’un orgueil tout sauf "efficient". Pour moi, ce n’est pas seulement la légitimité qui vient de la collectivité, mais aussi la réponse, les réponses toutes faites d’un individu étant surclassées par la complexité des questions.
Pour Jean-Pierre Beaudouin, l’animateur, le thème s’est imposé comme une “évidence”. A titre personnel, je pense qu’on peut pointer du doigt à la fois l’actualité française (scandales politiques) et internationale (scandales économiques).
Michèle Cotta (représentante du monde des médias)
La journaliste politique considère qu’il y a en ce moment un jeu de massacre, en grande partie mené par la presse, qui concerne le pouvoir en place comme l’opposition. Les meneurs de ce jeu ont changé : “Auparavant, on trouvait l’information le matin à la radio et l’après-midi dans Le Monde. Maintenant, on la trouve le matin dans Mediapart, puis dans les éditoriaux, puis dans Le Monde.” Or la presse électronique, pour M.C., bénéficie de plus de contacts, mais ne vérifie pas assez ses sources.
Délégitimation dans les entreprises ?
La revendication d’égalité ne touche pas les capitaines d’industrie. La légitimation oligarchique et héréditaire, nulle en politique, est très importante dans l’économie. (Des héritiers-dirigeants sont cités en exemples.)
“Arrivons-nous au bout de la démocratie ?” Michèle Cotta confesse que, par le passé, elle imaginait l’avènement des experts. Ce n’est pas du tout arrivé : au contraire, chacun veut avoir son mot à dire, y compris sur ce qu’il ne connaît pas. Il y a 40 ans, à la rédaction de L’Express, M. C. ne tenait pas compte des lettres de lecteurs, “des dingos”. De nos jours, les sites web leur offrent des tribunes et les réactions du lectorat font l’objet de débats internes.
“Nous avons sous-estimé le pouvoir d’Internet : il y a une déstructuration de notre mode de vie.”
“Il y a une crise de la démocratie. Le mythe de la démocratie directe est ravageur pour la démocratie représentative.”
Comment faire face à cette crise de légitimité ?
“Tout dépend du niveau de vie.” M.C. pense que la grande remise en cause de la légitimité des figures du pouvoir découle d’un abaissement du niveau de vie. Si un transfert de richesse de l’Europe vers ailleurs se produit, elle est pessimiste sur la légitimité future de ses dirigeants.
Xavier Huillard (représentant du monde des entreprises)
Délégitimation dans les entreprises ?
Le PDG de Vinci, un groupe qui vit des dépenses publiques, s’est concentré sur la (dé)légitimation des figures du pouvoir économique. Il y a pour lui une “crise de confiance” qui n’exclut pas une certaine schizophrénie, les Français soutenant leur employeur tout en étant prompts à dénigrer l’entreprise d’en face. Par ailleurs, “tout le monde touche à tout et donc il y a une délégitimation de tout le monde.” Ainsi, tandis que le monde associatif adopte des règles issues du monde économique (entrepreneuriat social), la “porosité entre les sphères du pouvoir” se traduit par des épisodes comme celui de la “prime à mille euros”, alors qu’il juge les hommes politiques illégitimes sur ce terrain.
Il refuse une confusion des genres, donc, mais invoque les mânes de Ford et consorts pour rappeler que l’entreprise, historiquement et par vocation, appartient à plus que juste ses actionnaires, même si seuls ceux-ci peuvent voter. En fait, les “écosystèmes” dans lesquels évoluent les dirigeants sont devenus si complexes que l’énergie de ceux-ci est dépensée à les comprendre au lieu de construire du sens, de l’utilité publique pour les entreprises.
Ses recommandations :
- les entreprises doivent communiquer sur leur projet ;
- on ne peut pas tout diriger du sommet, il faut promouvoir l’autonomie.
X.H. promeut la transparence comme antidote contre le risque de prise de grosse tête des dirigeants (“je suis un génie”). Mais il se méfie aussi des risques liés au fait de s’exposer. Sa règle de conduite est de jouer la transparence de base sur tout, et de procéder par exceptions raisonnées.
Comment faire face à cette crise de légitimité ?
Une bonne organisation, c’est de la cohérence, de l’autorité et de la responsabilité.
“Il y a un développement irréversible des partenariats public / privé”, explique le patron d’un des plus grands groupes mondiaux de bâtiments - travaux publics : “Il faut mener une réflexion sur le partage du pouvoir, sur la légitimité, et éviter la nostalgie du passé sur le partage des rôles.”
Raymond Soubie (représentant de la sphère politique)
Cet ancien conseiller de Nicolas Sarkozy rappelle que “la légitimité, c’est la conformité à l’ordre des règles préétablies”. De ce côté-là, “pas de problème : le pouvoir respecte les règles”. En revanche, il diagnostique une perte de reconnaissance des institutions politiques et d’entreprise. Le problème est pour lui cette absence de reconnaissance. “Les Français considèrent qu’ils ne croient plus au projet politique et aux entreprises.”
Par ailleurs, “les enquêtes montrent qu’il y a dans le management une impression de solitude, du désarroi, une déconnexion face à la complexité des systèmes où on se perd”.
C’est la même chose en politique. Il y a un décalage entre les promesses que les hommes politiques font pour être élus et la portée de leurs responsabilités. Les hommes politiques, en soulevant ces attentes, “creusent la tombe de leur délégitimation”.
Or, avec Internet, “n’importe qui peut dire n’importe quoi. Tout le monde est sur le même plan. Tous les coups tordus sont possibles, et l’homme politique court après les rumeurs.”
En conséquence, il y a deux sortes de transparence. La bonne, c’est la déclaration d’intérêts des responsables. La mauvaise, c’est la transparence absolue.
J.-P.B. tente une synthèse ce que dit R.S. : “Les décisions sont de moins en moins personnelles et le pouvoir de plus en plus solitaire.”
Les recommandations de R.S. :
- Il ne faut pas de contestation trop forte du système.
- Il faut permettre aux gens de s’exprimer (plutôt que de faire ce qu’ils disent).
“Le jeu de la démocratie est mortel pour celui qui s’y livre.” R.S. adopte la posture de l’homme politique qui tire une légitimité de l’Histoire plutôt que du peuple : “Je réalise mes objectifs, tant pis si je suis jugé froid. Je serai légitimé après par l’action que je vais mener.”
Comment faire face à cette crise de légitimité ?
R.S. propose d’accomplir quelques actes symboliques pour les valeurs affichées et de donner la parole aux gens pour qu’ils s’expriment.
Simon Goldsworthy (représentant du monde universitaire)
Ce professeur en relations publiques à l’université de Westminster a mis un bémol aux charges contre les médias et a appelé les figures du pouvoir à avoir le cuir un peu plus dur : “Les hommes politiques ne sont pas les derniers à lancer des rumeurs, ce ne sont pas des victimes.” D’ailleurs, “qui vit par l’épée meurt par l’épée” : en choisissant par exemple d’exposer sa famille, on en fait un objet médiatique valable.
Les relations presse (RP) ont, ironiquement, un problème d’image. Mais les gens détestent Ryanair tout en devenant massivement ses clients. L’industrie des RP emploie beaucoup plus de monde que les médias et fournit la majorité du contenu médiatique. Tout le monde utilise les relations presse, y compris les organisations non-gouvernementales.
S.G. évoque le manque d’intérêt des jeunes pour la politique. Il mentionne les ressemblances entre les partis politiques, dont les programmes sont passés à la moulinette du marketing. Il mentionne aussi que les problèmes de notre temps n’ont pas fait l’objet de débats publics avec votes, qu’il s’agisse de la façon de répondre au terrorisme, de la guerre en Irak, de la crise financière, etc. “Nous élisons des gens pour leur capacité à répondre aux crises futures. Examiner de près ces hommes est donc légitime.”
Comment faire face à cette crise de légitimité ?
Pessimiste, S.G. cite George Orwell : “If you want a picture of the future, imagine a boot stamping on a human face -forever.” “Ces choses vont continuer à faire partie du paysage.”
Deux questions
Quid de l’exemplarité ?
R.S. Pour l’homme politique, c’est se surveiller pour ne pas se retrouver dans les feuilles de chou. C’est aussi ne pas gagner trop d’argent. Cela se traduit par des gestes symboliques assez forts et assez simples.
M.C. Cette exemplarité est à définir, à border.
S.G. Au Royaume-Uni, les hommes politiques, bien qu’enthousiastes, ressemblent de moins en moins à la majorité de la population, elle-même désengagée en politique.
Un Autrichien installé en France depuis une dizaine d’années, professionnel des relations presse : “La démocratie française n’est plus exemplaire, elle est devenue une oligarchie politique, sans séparation des pouvoirs. L’Allemagne est plus fédéraliste ; il y a beaucoup plus de personnes qui décident. Par exemple, en France, une cinquantaine de personnes ont fait le choix du nucléaire à eux seuls.”
R.S. La classe politique est méritante, elle fait un métier difficile.
M.C. Il faudrait se pencher sur le fonctionnement des institutions, “revoir la pyramide”.
Réflexions
J’ai cru sentir M.C. exprimer un désarroi de voir contestée une élite d’experts. Le monde est certes complexe. Mais ces experts d’une autre génération donnent l’impression d’être dépassés par Internet et par les possibilités d’expression que celui-ci offre à une population beaucoup plus éduquée qu’il y a des décennies, lorsqu’ils firent leurs débuts.
X.H. semblait prendre en compte cette impossibilité à prétendre pouvoir tout faire et tout comprendre tout seul au sein d’”écosystèmes complexes”, d’où son appel à promouvoir l’autonomie des employés au sein de l’entreprise.
En même temps, s’il y a un rejet des figures du pouvoir, ce n’est pas par insoumission stérile des “n’importe qui” et autres “dingos”, mais parce que ces personnages ont failli dans leur expertise. Ils se sont trouvés pris au dépourvu par des phénomènes qui n’ont rien de mystique, comme les crises financières. Le fait que “personne ne comprenait les produits bancaires dérivés” qui ont frappé au coeur la croissance mondiale est-il un argument recevable ? (M.C. a eu un moment “It’s the economy, stupid!”, et le mouvement des “Occupy / 99%” qui symbolise récemment la critique du pouvoir met beaucoup l’accent sur les injustices économiques.) Comment être un expert quand on échoue à ce point ? Quand on est à la fois inefficace et qu’on fait preuve d’un manque d’éthique, “l’expertise” n’est qu’une qualité qu’on s’octroie pour discréditer ses interlocuteurs. Elle devient une sorte d’argument ad hominem, “vous n’êtes pas un expert, donc vous ne devriez pas avoir droit à la parole”.
Pour autant, M.C. fait preuve d’une certaine réflexion critique, en contraste avec l’anti-démocratisme assumé de R.S., dont la plupart des propos m’ont atterré. J’écris cela en 2011 et les mots de R.S. auraient peut-être pu être tenus en d’autres temps par le général de Gaulle, géniteur d’une Ve République taillée pour des hommes cabrés sur leurs convictions plus qu’adeptes des débats constructifs des agoras. Le rôle des processus démocratiques semble plus être pour lui de maintenir la paix sociale, de promouvoir le dialogue comme si on donnait un nougat, que de contribuer aux décisions. A mon sens, cela relève d’un orgueil tout sauf "efficient". Pour moi, ce n’est pas seulement la légitimité qui vient de la collectivité, mais aussi la réponse, les réponses toutes faites d’un individu étant surclassées par la complexité des questions.
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